Troubles de l’usage des opioïdes : pourquoi les médecins généralistes sont-ils de moins en moins nombreux à initier certains médicaments ?
Pour mieux comprendre l’évolution des pratiques des médecins généralistes face aux troubles de l’usage des opioïdes, un projet de recherche intitulé Impli-MG-TUO, financé par l’IReSP, a été mené sous la direction de la professeure Julie Dupouy, Département de médecine générale de l’Université de Toulouse, équipe Equity, CERPOP – Inserm.
Ce projet s’est intéressé à une question centrale de santé publique : alors que les médecins généralistes jouent un rôle clé dans l’accès aux médicaments contre la dépendance aux opioïdes, leur implication dans l’initiation de ces traitements diminue depuis plusieurs années. Quelles en sont les raisons ? Et comment renforcer leur rôle dans la prise en charge des patients ?
De quoi parle-t-on quand on évoque les opioïdes ?
Les opioïdes sont des substances utilisées en médecine pour soulager la douleur. Ils peuvent être d’origine naturelle ou fabriqués en laboratoire. Parmi les plus connus figurent par exemple la morphine, la codéine ou d’autres antalgiques prescrits après une intervention chirurgicale ou pour des douleurs.
Lorsqu’ils sont prescrits par un médecin et utilisés sous suivi médical, ces médicaments peuvent être efficaces. En revanche, un usage prolongé ou inadapté peut entraîner une dépendance, avec des conséquences importantes sur la santé. On parle alors de trouble de l’usage des opioïdes.
Pourquoi les troubles de l’usage des opioïdes constituent-ils un enjeu de santé publique ?
En France, la prise en charge des troubles de l’usage des opioïdes repose largement sur la médecine générale. La buprénorphine, principal médicament de substitution, est accessible directement chez le médecin généraliste, sans passage obligatoire par une structure spécialisée.
Ce modèle est une exception française : 80 % des prescriptions de buprénorphine sont réalisées par des médecins de ville, très souvent des médecins généralistes. Introduite en 1996, cette organisation des soins a permis à un grand nombre de patients d’accéder plus facilement à un traitement, contribuant à limiter les risques liés à la dépendance et à améliorer le suivi au long cours.
L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas seulement médical, mais aussi organisationnel : maintenir et renforcer l’implication des médecins généralistes est essentiel pour garantir l’accès aux soins.
Quel rôle jouent les médecins généralistes dans cette prise en charge ?
Les médecins généralistes occupent une place centrale dans le suivi des patients. Leur capacité à prescrire directement la buprénorphine facilite l’accès aux soins et évite, dans de nombreux cas, un recours systématique aux structures spécialisées.
Cependant, si le nombre de patients traités par buprénorphine a augmenté jusqu’en 2015 avant de stagner, l’implication des médecins généralistes dans l’initiation de ces traitements a, elle, nettement diminué : 10,3 % des médecins généralistes initiaient un traitement à la buprénorphine en 2009 contre seulement 5,7 % en 2015.
Pourquoi les médecins généralistes sont-ils de moins en moins nombreux à initier ces traitements ?
Pour répondre à cette question, les chercheurs du projet Impli-MG-TUO ont interrogé 237 médecins généralistes dans toute la France à travers une enquête nationale, complétée par des entretiens individuels et des groupes de discussion.
Un constat central ressort de l’étude : la formation en addictologie joue un rôle déterminant.
Les médecins ayant bénéficié d’une formation spécifique se sentent plus à l’aise et sont plus enclins à initier un médicament de substitution, même si la buprénorphine est globalement bien perçue par l’ensemble des médecins.
Quels freins rencontrent les médecins généralistes sur le terrain ?
Les entretiens ont ensuite permis de comprendre concrètement ce qui freine les médecins dans leur pratique quotidienne. Ils ont mis en évidence une grande diversité de situations, liée au parcours et au mode d’exercice des médecins.
Plusieurs freins ont été identifiés :
- un sentiment de manque de connaissances sur les traitements ;
- une impression d’impuissance face à des situations jugées complexes ;
- des représentations négatives de la buprénorphine, parfois partagées par les patients eux-mêmes.
Dans ce contexte, les médecins se sentant moins formés ont plus souvent tendance à orienter leurs patients vers des structures ou des professionnels spécialisés, plutôt que d’initier eux-mêmes le médicament.
Quelles solutions pour améliorer l’accès aux soins ?
Les résultats du projet Impli-MG-TUO mettent en évidence plusieurs leviers d’action :
- renforcer la formation initiale et continue des médecins généralistes dans la prise en soin des patients ayant des addictions ;
- développer des outils pratiques pour les accompagner dans leur exercice quotidien ;
- encourager les pratiques de soins collaboratives entre professionnels de santé ;
- mieux considérer le trouble de l’usage des opioïdes comme une maladie chronique, nécessitant un suivi au long cours et une approche centrée sur le patient.
L’étude souligne également l’importance de renforcer la coordination entre médecins généralistes, CSAPA et microstructures en addictologie, afin d’améliorer l’organisation des soins de premier recours
Que faut-il retenir ?
Alors que les médecins généralistes assurent l’essentiel des prescriptions de buprénorphine en France, leur implication dans l’initiation des traitements diminue. Renforcer la formation, les organisations de soins et le travail en réseau constitue un levier essentiel pour améliorer la prise en soin des patients vivant avec un trouble de l’usage des opioïdes.
Pour en savoir plus sur cette recherche : https://iresp.net/projets_finances/comprendre-les-changements-dimplication-des-medecins-generalistes-dans-la-prise-en-charge-en-soins-premiers-des-patients-ayant-un-trouble-de-lusage-des-opioides-impli-mg-tuo/



